Influence de Bernard Mandeville sur la pensée d’Adam Smith

Introduction : Bernard Mandeville (1670-1733) et Adam Smith (1723-1790) ont développé des théories qui, à première vue, font écho l’une à l’autre. Mandeville, dans La Fable des abeilles (publiée initialement en 1714), choque ses contemporains en affirmant le paradoxe selon lequel les « vices privés » contribuent paradoxalement au « bien public ». Smith, célèbre pour La Théorie des sentiments moraux (1759) et La Richesse des nations (1776), met lui aussi en avant l’idée que la poursuite de l’intérêt personnel peut bénéficier à la société dans son ensemble. La question se pose donc : dans quelle mesure Mandeville a-t-il annoncé ou inspiré les idées de Smith ? Pour y répondre, il convient d’examiner comparativement leurs vues sur la nature humaine, l’intérêt personnel, le rôle du marché, la morale et les effets sociaux des comportements individuels, afin de dégager similitudes, différences et éventuelles influences intellectuelles.

Page de titre de la troisième édition (1724) de La Fable des abeilles de Mandeville, sous-titré « Vices privés, bienfaits publics ». Ce texte satirique illustre le paradoxe mandevillien selon lequel les comportements égoïstes et immoraux des individus peuvent conduire à la prospérité collective.

Passions humaines et nature de l’homme

Mandeville dresse un portrait sombre de la nature humaine. Selon lui, les êtres humains ne sont fondamentalement pas différents des animaux : à l’état de nature, l’homme suit ses passions et ses désirs de manière brute, cherchant avant tout la satisfaction de soi[1]. Il trace l’origine des comportements sociaux dans des passions telles que la luxure, la peur, l’orgueil et la vanité[2]. La seule différence est que l’homme peut apprendre à se voir à travers le regard d’autrui et adapter son comportement lorsqu’il en anticipe une récompense sociale[1]. En d’autres termes, les vertus civiques affichées ne sont souvent, chez Mandeville, que le produit d’un instinct égoïste déguisé ou d’une recherche de l’approbation d’autrui. Cette vision cynique de la nature humaine conduit Mandeville à penser que la soif de considération et les passions individuelles sont les vrais moteurs cachés de la société, et que la morale proclamée sert souvent de vernis à des motivations intéressées[3][4].

Adam Smith, pour sa part, propose une anthropologie morale plus nuancée. S’il admet que l’amour de soi (self-love) est une composante de la psyché humaine, il refuse de réduire l’homme à un être uniquement mû par des passions égoïstes. Dans La Théorie des sentiments moraux, Smith montre que les humains sont mus par une pluralité de motivations : le souci de soi, certes, mais aussi la sympathie (la capacité de se mettre à la place d’autrui), le désir d’approbation et un sens inné du juste et du bien. Il critique ainsi l’idée que la recherche du seul intérêt égoïste serait l’unique ressort de nos actions[5]. Contrairement à Mandeville, Smith pense que les individus ne cherchent pas seulement l’indulgence de leurs désirs égoïstes : ils sont également sensibles aux jugements moraux portés par leurs semblables et aspirent à mériter l’estime d’autrui. Par exemple, Smith souligne l’importance du désir de “plaire” et d’être digne d’approbation, ce qui modère naturellement les passions purement égoïstes. En somme, là où Mandeville dresse le tableau d’une nature humaine foncièrement égoïste et amorale, Smith voit un être capable de moralité grâce à la sympathie et à la raison, sans nier pour autant la force des passions personnelles.

Intérêt personnel versus cupidité

Au cœur de la comparaison entre Mandeville et Smith se trouve la question de l’intérêt personnel. Mandeville utilise délibérément le terme provocateur de « vices » pour qualifier les comportements dictés par l’intérêt personnel. Dans La Fable des abeilles, il englobe sous le mot vice toute action par laquelle un individu cherche sa satisfaction sans égard pour l’intérêt général[6][7]. Des traits traditionnellement condamnés – la cupidité, la vanité, la recherche du luxe ou de la gloire personnelle – sont, chez lui, les moteurs réels de l’activité humaine. Par exemple, Mandeville souligne que sans la fierté (considérée comme un vice), il n’y aurait pas d’industrie de la mode ; de même, sans vanité et désir de luxe, des secteurs entiers de l’économie stagneraient[8]. Ainsi, des comportements égoïstes et frivoles, tels que la poursuite du luxe, stimulent la demande de biens et de services et créent de l’emploi – un « mal » privé engendrant un bienfait public (prospérité, emplois)[9][10]. Mandeville va jusqu’à considérer que des phénomènes malhonnêtes ou immoraux peuvent avoir des retombées économiques positives (il note par exemple que sans voleurs, point de serruriers, sans querelles juridiques, point d’avocats, etc.[8]). Ce paradoxe vise à ébranler l’hypocrisie morale de son époque : on prétend valoriser l’austérité vertueuse, alors que c’est en réalité la poursuite d’intérêts égoïstes – souvent qualifiés de vices – qui fait tourner la société[11][12].

Smith, de son côté, reconnaît le rôle central de l’intérêt personnel, mais il opère une distinction cruciale entre celui-ci et la cupidité brutale. Il reproche explicitement à Mandeville de confondre la poursuite légitime de l’intérêt personnel avec les vices condamnables que sont l’avidité débridée ou la malhonnêteté[13]. Pour Smith, l’égoïsme raisonnable d’un boulanger ou d’un boucher qui travaille pour gagner sa vie n’a rien de commun avec la cupidité corruptrice d’un spéculateur sans scrupule. Il illustre ce point célèbrement dans La Richesse des nations : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de leur propre intérêt »[14]. Autrement dit, ce n’est pas par charité que le commerçant nous sert, mais parce qu’il y trouve son compte – et cela est parfaitement acceptable. L’intérêt personnel, entendu comme le soin légitime que chacun se porte et la tendance à échanger pour améliorer sa condition, est selon Smith un moteur économique sain et naturel. Il ne le confond pas avec la cupidité aveugle prête à nuire à autrui pour son profit. Là où Mandeville parle de vices privés, Smith préfère parler d’amour de soi ou de poursuite de son bien propre, concepts bien moins chargés moralement[15]. En épurant la notion d’intérêt personnel de sa connotation immorale, Smith la normalise : rechercher son gain n’est pas un vice en soi, tant que cela se fait dans le respect des lois et de la justice. On voit ici une première influence de Mandeville sur Smith : ce dernier reprend en quelque sorte l’idée que les actions intéressées peuvent profiter à tous, mais en la dépouillant de son caractère subversif et « sulfureux »[15]. Il substitue au vice égoïste la notion d’intérêt bien compris, ouvrant la voie à une défense plus respectable du comportement économique individuel.

Le rôle du marché et l’ordre spontané

Mandeville et Smith sont souvent considérés comme des précurseurs du libéralisme économique, valorisant l’un et l’autre le jeu libre du marché. Mandeville insiste sur le fait que la société prospère lorsque chacun poursuit librement ses objectifs personnels. Il s’en prend à l’idéologie de son temps prônant la frugalité vertueuse et la discipline morale rigoureuse (notamment chez les penseurs mercantilistes ou chez les moralistes chrétiens) : pour lui, une société trop austère et vertueuse s’appauvrit. La Fable des abeilles illustre cette idée par l’allégorie de la ruche : tant que les abeilles (c’est-à-dire les citoyens) se montrent entreprenantes, avides de confort et même un peu “fourbes”, la ruche est puissante et florissante ; mais lorsque, par enchantement, elles deviennent toutes honnêtes et sobres, l’activité économique s’effondre et la ruche décline misérablement[16][17]. Cette satire suggère qu’un ordre spontané naît du désordre apparent des actions individuelles égoïstes. Sans coordination centrale, sans qu’aucun “grand architecte” ne l’ait voulu, la somme des petits égoïsmes peut produire la richesse et la puissance de la nation[18][19]. Mandeville anticipe ainsi l’idée qu’en laissant faire les acteurs privés (laissez-faire), leurs interactions guidées par l’intérêt personnel s’équilibrent d’elles-mêmes pour aboutir à un certain bien commun. Il affirme même qu’entraver ces dynamiques naturelles par une morale trop stricte ou des interventions autoritaires revient à perturber l’équilibre bénéfique de la société : il avertit que la « sagesse à courte vue » de ceux qui voudraient brider les vices privés risquerait de nous priver d’un bonheur qui « coulerait spontanément de la nature de toute grande société, si rien ne venait en détourner ou interrompre le cours »[20]. Certains commentateurs modernes (comme Friedrich Hayek) verront d’ailleurs en Mandeville l’un des premiers théoriciens de l’ordre spontané du marché, anticipant l’idée que l’interaction non planifiée des égoïsmes individuels peut engendrer un ordre social efficace[21].

Adam Smith développera amplement ces intuitions dans sa théorie du marché. Pour Smith également, le marché est le lieu où la poursuite par chacun de son intérêt propre contribue, comme menée par une main invisible, à la prospérité générale[19]. Dans La Richesse des nations, il formalise le mécanisme par lequel l’offre et la demande, les prix et la concurrence coordonnent les actions individuelles sans qu’un plan d’ensemble ne soit nécessaire. Il explique que chaque individu, en cherchant à employer son capital et son travail là où ils seront le plus productifs, « travaille nécessairement à rendre le revenu annuel de la société le plus grand possible. Il ne vise en effet son propre gain, et il est conduit par une main invisible à promouvoir une fin qui ne faisait pas partie de son intention »[22][23]. Le marché, chez Smith, a donc cette propriété miraculeuse de convertir l’effort individuel en bien collectif, grâce à un système de prix qui incite chacun à servir les besoins d’autrui pour mieux servir les siens. En ce sens, Smith rejoint Mandeville sur la croyance en l’efficacité d’un ordre spontané né des comportements auto-intéressés. Tous deux s’opposent à l’idée d’une économie dirigée par la seule vertu publique ou par un État omniprésent : ils lui préfèrent un système où la liberté économique permet l’émergence d’une harmonie non voulue. D’ailleurs, Smith comme Mandeville défendent globalement un système de marché libéré des entraves inutiles[24]. Toutefois, Smith apporte à la vision de Mandeville des approfondissements et des correctifs importants. D’une part, il élabore des concepts absents chez Mandeville, tels que la division du travail, qui explique en partie pourquoi la poursuite de l’intérêt individuel peut accroître l’efficacité productive de la société (chaque acteur se spécialisant pour échanger ensuite avec les autres). D’autre part – et surtout – Smith n’affirme nulle part qu’il faille encourager les comportements immoraux pour faire fonctionner le marché. Au contraire, il pense que le marché fonctionne « que nous soyons bons ou mauvais », mais que son existence n’abolit pas la distinction entre le bien et le mal[25]. La prospérité par le marché ne dispense donc pas les individus d’exercer leurs vertus ; elle offre simplement un mécanisme par lequel même les actions intéressées des moins vertueux peuvent, en dernier ressort, contribuer à l’intérêt commun. On voit ainsi que Smith reprend à son compte l’optimisme économique de Mandeville (l’auto-régulation bénéfique du marché), tout en rejetant son pessimisme moral.

Morale et vertu

C’est peut-être dans le domaine de la morale que la rupture entre Mandeville et Smith est la plus nette, malgré l’analogie de leurs thèses économiques. Mandeville est souvent qualifié de moraliste cynique : il soutient qu’une grande partie de ce que l’on nomme vertu n’est qu’illusion ou hypocrisie sociale. Selon lui, l’homme « civilisé » a appris à déguiser ses vices en vertus pour recueillir les fruits (prestige, pouvoir, bénéfices) du comportement vertueux des autres tout en continuant de satisfaire ses propres appétits[3][26]. Dans son essai Recherche sur la nature de la société (ajouté à La Fable en 1723), il explique ainsi que les plus fourbes d’entre nous ont tout intérêt à prêcher la vertu et l’esprit public aux autres, afin de les exploiter à leur profit, tandis qu’eux-mêmes s’adonnent en secret à leurs penchants égoïstes[3][26]. Cette vision profondément désenchantée fait de Mandeville le héraut de la licence aux yeux de ses contemporains : on l’accusa de justifier le vice et de saper les bases de la morale et de la religion[27]. Il est vrai que Mandeville choque en déclarant qu’une société réellement vertueuse (où chacun agirait par pur désintéressement) est non seulement utopique mais indésirable, car synonyme de stagnation ou de déclin[28][9]. Il semble dire que la société nous place devant un choix binaire : la prospérité ou la vertu rigoriste, mais pas les deux à la fois[29]. Cette « moralité licencieuse » qu’on lui reproche revient en somme à constater que le vice est inévitable et même utile, tandis que la vertu authentique est rare et, paradoxalement, antisociale dans ses effets. Notons cependant que Mandeville se défendait d’encourager personnellement le vice : son œuvre, selon lui, se contente de dévoiler les ressorts cachés de la nature humaine, sans forcément les approuver[30]. Il affirme « arracher les déguisements aux hommes artificieux » pour révéler les ficelles secrètes qui dirigent nos comportements[31]. Néanmoins, aux yeux de nombreux lecteurs, la distinction entre l’analyse et l’apologie du vice restait floue, et Mandeville fut perçu comme un dangereux « défenseur de la licence » au XVIII^e siècle[32].

Adam Smith, profondément ancré dans la tradition de la philosophie morale écossaise, ne pouvait qu’être heurté par la position de Mandeville. Dans La Théorie des sentiments moraux, Smith s’attache à montrer que la morale a des bases naturelles robustes – la sympathie, le sens de l’approbation, l’imagination morale (le célèbre concept du spectateur impartial qui nous juge) – et qu’elle n’est pas qu’un écran de fumée pour l’intérêt personnel. Il défend la sincérité des vertus humaines ordinaires et la réalité du sens du devoir. Aussi, lorsque Smith évoque Mandeville vers la fin de La Théorie des sentiments moraux (Partie VII, Section II, Chap. 4), c’est pour le réfuter vigoureusement. Il classe son système parmi les « systèmes de morale relâchée » et le juge profondément pernicieux dans son esprit[33]. Smith écrit en effet que le système de Mandeville est « entièrement pernicieux dans sa tendance » et que, « quoique les opinions de cet auteur soient sur presque tous les points erronées », elles ont pu sembler vraisemblables du fait des « couleurs vives et piquantes » de son style, capable d’abuser les esprits inexpérimentés[33]. Le philosophe écossais reproche en particulier à Mandeville de ne pas distinguer les penchants nocifs des inclinations modérées et inoffensives. Par exemple, note Smith, Mandeville va jusqu’à mettre sur le même plan la satisfaction du désir sexuel dans le mariage (l’union la plus légitime) et les excès lubriques les plus condamnables, raillant aussi bien la tempérance que la chasteté comme de fausses vertus faciles[34][35]. À ses yeux, une telle position nie absurdement toute gradation morale. De même, Smith ne saurait admettre que la frugalité, l’honnêteté ou la modération – des qualités qu’il valorise – soient traitées par Mandeville comme des maux pour la société. Là où Mandeville semblait tourner en dérision le projet même de s’améliorer moralement, Smith au contraire considère ce projet comme essentiel à la vie humaine. En bref, Smith refuse de sacrifier la vertu sur l’autel de l’efficacité économique. Il reconnaît, tout comme Mandeville, que les individus imparfaits que nous sommes peuvent involontairement contribuer au bien commun en poursuivant leur intérêt propre ; mais il insiste pour autant sur l’importance de cultiver la justice, la tempérance, la bienveillance, et il demeure convaincu qu’une société commerciale prospère ne doit pas être amorale. Le marché, selon lui, ne rend pas la vertu obsolète : il la rend peut-être moins vitale pour assurer la prospérité matérielle, mais une prospérité dépourvue de justice ou de compassion n’en serait pas une à ses yeux. C’est en ce sens que Smith « épure » la leçon de Mandeville : il en accepte le mécanisme économique, tout en rejetant l’idée que le vice doive être encouragé ou que la moralité soit sans valeur[36][25].

Effets sociaux des comportements individuels

Malgré leurs divergences éthiques, Mandeville et Smith partagent une intuition fondamentale : les comportements individuels mus par l’intérêt personnel peuvent avoir des effets sociaux inattendus et globalement bénéfiques. Ce principe d’« effets non intentionnels » est le cœur de la fameuse formule de Mandeville « vices privés, bénéfices publics » aussi bien que de la métaphore smithienne de la « main invisible ». Les deux auteurs expliquent que chaque individu, en poursuivant son objectif personnel, contribue sans le vouloir à la richesse et au bien-être de la collectivité. Chez Mandeville, nous l’avons vu, tout repose sur ce paradoxe : c’est précisément parce que chaque abeille recherche son avantage (quitte à tricher ou à céder à ses penchants) que la ruche prospère. L’abandon des vices privés – c’est-à-dire de l’égoïsme, de l’ambition, du goût du luxe – entraîne immédiatement la chute de la prospérité collective[17][37]. Il en conclut que la civilisation et l’opulence impliquent nécessairement le développement de comportements « vicieux » au niveau individuel[38][39]. Autrement dit, les “passions bassement motivées” de chacun sont le moteur du progrès économique et social de tous. Ce constat, provocant au XVIII^e siècle, anticipe clairement l’idée smithienne selon laquelle l’intérêt privé rejoint l’intérêt public par un mécanisme invisible d’agrégation des actions. En effet, Smith reprend à son compte cette idée d’harmonie spontanée : « en poursuivant son propre intérêt, [l’individu] concourt fréquemment à promouvoir celui de la société plus efficacement que s’il avait réellement pour but de le promouvoir » explique-t-il, évoquant comme « une main invisible » qui guide ainsi vers le bien commun[19]. On peut donc dire que Mandeville préfigure Smith dans sa description des conséquences sociales des actions individuelles. Smith ne cite pas directement Mandeville dans La Richesse des nations, mais il est hautement probable qu’il avait à l’esprit ce paradoxe lorsqu’il formula sa théorie de la main invisible[40]. D’ailleurs, les éditeurs modernes de Smith ont relevé plusieurs passages de La Richesse des nations où l’influence des idées de Mandeville transparaît en filigrane[40].

Cependant, l’accord s’arrête aux grandes lignes, et d’importantes nuances séparent les deux penseurs quant à la portée de ces effets sociaux. D’abord, Mandeville donne à son principe une généralité et une acuité extrêmes : pour lui, toute poursuite d’intérêt personnel – y compris sous des formes moralement répréhensibles – produit quelque part un bénéfice collectif. Sa théorie implique qu’il n’y a pas de véritable antagonisme entre le vice privé et la prospérité publique : il va jusqu’à affirmer qu’aucune société ne peut être à la fois vertueuse et florissante[29]. Smith, en revanche, introduit des limites à l’idée d’une harmonie automatique. Il envisage le cas général où l’intérêt individuel sert la société (via le marché concurrentiel), mais il reconnaît aussi des défaillances possibles ou des conditions nécessaires. Par exemple, Smith souligne l’importance des lois et de la justice pour encadrer l’intérêt personnel : sans un ordre juridique dissuadant le vol, la fraude ou la coercition, les effets sociaux de l’égoïsme pourraient être désastreux plutôt que bénéfiques. De plus, Smith valorise certaines dispositions individuelles – comme la prudence, la probité, la modération – qui assurent que la poursuite du gain ne dégénère pas en torts envers autrui. Autrement dit, la « main invisible » ne peut opérer pleinement que dans un contexte de respect des règles du jeu (ce que Mandeville, dans sa fable, tend à négliger en assimilant tout comportement intéressé à un vice même s’il reste dans les limites légales ou morales acceptables). On notera aussi que Smith n’adhère pas à toutes les implications économiques de Mandeville : par exemple, Mandeville prétend que seule la dépense stimule la prospérité alors que l’épargne la freine, idée qu’il utilise pour tourner en ridicule l’éthique protestante de la frugalité[41]. Smith, lui, voit dans l’épargne et l’accumulation du capital des sources essentielles de croissance sur le long terme (même s’il reconnaît le rôle de la consommation pour soutenir la demande à court terme). Ainsi, les « bienfaits publics » engendrés par les actions individuelles ne sont pas conçus tout à fait de la même manière par les deux auteurs : Mandeville insiste sur la stimulation immédiate de l’économie par la dépense et la satisfaction des désirs (même futiles), tandis que Smith intègre cet effet mais le complète par une analyse plus vaste du développement économique. En définitive, si l’idée centrale d’un bien commun découlant involontairement des intérêts privés est commune à Mandeville et Smith, ce dernier en propose une version plus équilibrée, conditionnée par un cadre moral et institutionnel.

Similitudes, divergences et influences

Similitudes : Mandeville et Smith partagent la conviction que l’ordre social et la richesse ne résultent pas uniquement de la vertu publique ou de la bienveillance, mais émergent pour une large part des motivations individuelles ordinaires. Tous deux soulignent le rôle moteur de l’intérêt personnel dans l’économie : ils constatent que chacun, en poursuivant son propre avantage, contribue (souvent sans le vouloir) à l’intérêt général – que ce soit formulé de manière provocatrice par Mandeville (« les vices privés font la vertu publique »[42]) ou de manière plus sobre par Smith via la main invisible. De plus, ils défendent l’idée que le marché libre est un mécanisme efficace pour canaliser ces motivations individuelles vers la prospérité commune, sans la nécessité d’un contrôle moral ou politique omniprésent. En ce sens, Mandeville peut être vu comme un précurseur de certaines notions smithiennes : sa fable anticipe la théorie smithienne de l’harmonie naturelle des intérêts et ébauche une conception « spontanéiste » de l’ordre économique[19][43]. Historiquement, il est avéré que ces idées de Mandeville ont circulé chez les philosophes écossais du XVIII^e siècle (Hume, puis Smith) et ont contribué à forger le terreau intellectuel sur lequel Smith a bâti sa propre synthèse[44][40]. En reprenant l’intuition de Mandeville selon laquelle « le vice privé peut avoir des effets publics vertueux », Smith l’a intégrée à une théorie économique et morale plus vaste, consacrant ainsi la part de vérité du paradoxe mandevillien tout en écartant ce qu’il jugeait être ses excès.

Divergences : Malgré ces points de convergence, Smith se démarque fortement de Mandeville sur le plan moral et conceptuel. La différence la plus flagrante tient à l’évaluation de la moralité : Mandeville semble valoriser de fait les vices (au moins pour leur utilité sociale), là où Smith refuse d’en faire l’éloge. Smith reproche à Mandeville d’avoir « donné à sa doctrine un air de vérité » en exagérant certains traits de la nature humaine, ce qui a pu tromper les lecteurs naïfs[33]. En réalité, Smith purge la thèse de Mandeville de sa dimension immorale et provocatrice[15]. Il maintient que le marché tire parti de l’intérêt individuel moralement neutre (l’amour de soi), mais il n’admet pas que la société doive encourager la corruption, la tromperie ou la débauche pour prospérer[36][25]. Au contraire, Smith insiste sur la nécessité de la justice (ne pas nuire à autrui intentionnellement) comme condition minimale pour que la quête du profit aboutisse à un bien collectif. De plus, Smith reconnaît aux humains des sentiments moraux authentiques – la sympathie, le sens de l’honneur, la vertu – là où Mandeville soupçonne toujours un intérêt caché. Cette divergence se traduit par un ton et un projet différents : Mandeville est un satiriste qui cherche à démasquer les faux-semblants de la vertu, alors que Smith est un philosophe moral cherchant à réconcilier l’économie de marché avec un ordre éthique. Enfin, on peut noter une divergence dans la vision du bonheur social : Mandeville ne s’embarrasse pas des inégalités ou des désordres engendrés par les vices privés (il constate même froidement que les riches dépensiers « divisent [involontairement] avec les pauvres le produit de toutes leurs améliorations », nourrissant ainsi le peuple tout en satisfaisant leur luxe[45]). Smith, lui, bien qu’observant un processus similaire dans Théorie des sentiments moraux (le riche, guidé par une sorte de ruse de la nature, distribue malgré lui de quoi vivre aux pauvres[46]), garde une préoccupation morale pour les conditions de vie des classes laborieuses et l’équité dans la société commerciale. Il soutient par exemple la nécessité d’un salaire suffisant pour les travailleurs et l’éducation du peuple, préoccupations étrangères à l’univers cynique de Mandeville. En somme, si Mandeville et Smith décrivent l’un et l’autre un mécanisme de bien commun involontaire, Smith l’inscrit dans une philosophie humaniste qui valorise la vertu et le progrès moral, alors que Mandeville s’en tient à une logique utilitariste avant l’heure, où seule compte la somme finale des avantages matériels.

Conclusion

En définitive, Bernard Mandeville préfigure bien Adam Smith sur un point essentiel : l’idée que l’agrégation des actions individuelles motivées par l’intérêt personnel peut produire un ordre avantageux pour la société. Sans la radicalité provocatrice de La Fable des abeilles, il est probable que la réflexion de Smith – et plus largement de l’école écossaise du XVIII^e siècle – aurait suivi un chemin différent, tant Mandeville a posé en des termes frappants le problème de la conciliation entre le bien commun et les passions individuelles. Smith a hérité de Mandeville la méfiance envers les explications purement altruistes du lien social et l’intuition qu’un système commercial peut « tourner les vices privés en vertus publiques »[42][47]. Toutefois, Adam Smith a dépassé et transformé l’héritage mandevillien. Il en a rejeté les aspects cyniques et « sulfureux » pour élaborer une synthèse originale où le marché libre coexiste avec la sympathie, où l’efficacité économique ne dispense pas de la moralité. Là où Mandeville laissait entendre que « plus l’homme sera mauvais, mieux la société se portera »[48][49], Smith a démontré que la poursuite de l’intérêt personnel n’a pas besoin d’être “mauvaise” pour profiter à tous. Autrement dit, il a montré que le vice n’est pas une condition sine qua non du bien commun : un intérêt personnel éclairé et contenu par la justice suffit à actionner la fameuse main invisible du marché. En ce sens, on peut dire que Mandeville a été un éclaireur paradoxal des idées de Smith – lui fournissant un problème et une inspiration – mais que Smith a apporté une réponse plus nuancée, alliant science économique et sens moral. Ainsi, de la ruche bourdonnante de vices de Mandeville à la société commerciale policée de Smith, se dessine toute l’évolution de la pensée moderne sur les passions humaines et l’ordre social : un passage du paradoxe scandaleux à l’équilibre raisonné, où l’intérêt individuel trouve sa place sans abolir la vertu.[50][51]

Bibliographie indicative : Bernard Mandeville, La Fable des abeilles (1714, trad. fr. « Vices privés, bénéfices publics »); Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (1759) et Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776); ainsi que diverses analyses historiques et philosophiques ayant éclairé la relation entre ces deux auteurs[24][34][33], parmi lesquelles l’Encyclopédie de philosophie (IEP)[44][21], des commentaires de Sarah Skwire[5][25], de Jean-Claude Guillebaud[50][51], ou encore de l’institut Adam Smith[19][43], qui ont été cités tout au long de cette analyse.

[1] [2] [3] [4] [6] [7] [11] [12] [13] [14] [15] [26] [27] [29] [30] [31] [32] [33] [38] [39] [40] [41] [42] [47] La Fable des abeilles — Wikipédia

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fable_des_abeilles

[5] [25] [34] [35] [36] Why Mandeville Makes Smith Mad | Adam Smith Works

https://www.adamsmithworks.org/speakings/why-mandeville-makes-smith-mad

[8] [9] [10] [20] [21] [24] [28] [44] Mandeville, Bernard | Internet Encyclopedia of Philosophy

[16] [17] [18] [19] [37] [43] Mandeville’s precursor to Smith’s invisible hand — Adam Smith Institute

https://www.adamsmith.org/blog/mandevilles-precursor-to-smiths-invisible-hand

[22] [23] [45] [46] Invisible Hand – Econlib

[48] [49] [50] [51] Smith Adam

http://agora.qc.ca/dossiers/adam_smith