J’avais onze ans quand je suis déménagé sur la rue Bordeaux. J’étais allé passer la fin de semaine au chalet de mon ami Danis, comme il m’arrivait de le faire de temps en temps. En revenant, le dimanche, je devais me rendre à ma nouvelle adresse, où, pendant mon absence, ma mère avait emménagé avec l’habituelle aide de ses amis.
C’était un petit bloc appartement et vu que ma mère les tenait particulièrement en horreur, je n’en avais jamais habité auparavant. Arrivé devant la porte de verre qui me séparait du portique où se trouvaient les boîtes à malle de tous les occupants du bloc, ainsi qu’un placard où le concierge rangeait ses différents accessoires ; je me retrouvais incertain d’où je m’en allais, un peu dépaysé par la nouveauté d’aller pour la première fois dans un appartement que je n’ai jamais visité et où je passerai le gros de mon temps pour au moins la prochaine année.

Un peu rassuré par l’intense son de vibration émis par le « buzzer » qui me débarrait la porte après quelques minutes d’attente, je pénétrai l’édifice rapidement, m’assurant d’atteindre la deuxième porte avant que quiconque ait le doigt sur l’interrupteur, ne l’en retire, ce qui m’aurait bloqué le passage et obligé à re-sonner.
Après avoir rapidement visité les lieux et salué ma mère et les quelques amis qui étaient venus lui porter main forte pour ranger l’appartement, je m’empressai de me diriger vers ma chambre, où, de toutes les boites qu’il s’y trouvait et dont je devais éventuellement vider le contenu et le ranger dans ma chambre, je me saisis de celle dont je savais contenir ce a quoi je tenais le plus au monde : ma collection de «comic-books».
Initié à leurs lectures quelques années au paravent, l’univers parallèle où évoluaient les héros qui en remplissaient les pages avait envahi les moindres recoins de mon imagination. Semaine après semaine. J’accourais au dépanneur du coin, pour me procurer, en échange des quelques dollars qui composaient mon allocation hebdomadaire, les aventures des « Fantastic Four », des « Vengeurs », d’« Iron Man », de « Capitaine America », mais surtout de « Daredevil ».

Rendu aveugle pendant un accident où son visage fut frappé par un objet radioactif, le jeune Matt Murdock avait réussi, à force de ténacité et de détermination, à devenir un athlète et un justicier combattant pour la justice. Revêtu d’un masque pour protéger son anonymat et ainsi, protéger ses proches, il faisait régner l’ordre dans le quartier malfamé dont il était issu, seul, armé de son courage, d’un bâton, et de ses sens aiguisés a un degré surhumain par l’accident dont il avait été victime.
J’avais trouvé ma vocation ; j’allais devenir super héro.
Cette année-là, on était allé faire un voyage aux États-Unis. Comme ma mère était seule et que mon père ne payait pas la pension qu’il était supposé lui remettre à tous les mois, elle avait du, cet été la, prendre un deuxième travail, le soir, à la clinique St-Jacques, la clinique populaire du quartier.
Je restai donc plusieurs soirs par semaines, seul à la maison, à écouter les traductions de séries policières américaines à Télé-Métropole : Kojak, Dragnet, Stop Thief, S.W.A.T… Je passais aussi pas mal de temps à lire relire, classer et cataloguer mes précieux « comic-books », et a en rechercher et acquérir les numéros qu’il me manquait afin d’en avoir les séries complètes. Je ratissai donc les rues de la ville à la recherche de petites boutiques où je pourrais trouver les trésors qui y dormaient peut-être.
C’est ainsi que je découvris donc, un jour, le poussiéreux et hyper inflammable (on s’en aperçut quelques années plus tard) palais du livre. Six étages de bois sec, construit au début du siècle pour servir d’usine et qui avait été rempli, pêle-mêle, de livres, de magazines et de plusieurs tonnes de n’importe quelles publications, imprimés sur papier ; dans le but de les revendre, à une fraction du prix original, et où, pendant les quelques mois qui suivaient, j’allais m’aventurer, presque chaque semaine, pour y dénicher les quelques joyaux que le mystère de ce cafouillis allait bien daigner me révéler.
Cet été-là je suis allé voir « The Empire Strikes Back» une vingtaine de fois au cinéma.
À ma fête, qui, comme à toutes les années arrivait la fin de l’été et l’imminence du retour à l’école, je reçus en cadeau, une petite chatte espagnole que je baptisai Gribouille a la recommandation de ma tante. Ma mère avait organisé une «épluchette blé d’Inde », où, comme d’habitude, elle avait invité la famille, le mais aussi plusieurs de ses amis qui, tous, était accompagnés de plusieurs rejetons. C’est donc entouré de plus d’une vingtaine d’amis que je célébrai le début de ma onzième année, dans la joie, au milieu de l’ambiance foraine qui régnait inévitablement chez moi, toutes les fois où ma mère et ses amis faisaient la fête.
J’avais, cette année-là, comme professeur, un genre d’hurluberlu aux cheveux gris frisottant, revêtu, il me semblait, d’un veston taillé dans une moquette, et qui avait été, du à un fâcheux incident où il avait fait usage de force avec un élève, remercié de ses services après seulement quelques semaines. M. Perrier.

Il n’était pas rare que cet australopithèque de l’enseignement ne s’endorme pendant les heures de classe, quelques fois même, au beau milieu d’une phrase. Il sortait aussi régulièrement de la classe, plusieurs fois par jour, pour revenir quelques minutes plus tard, l’air confus et le visage rougi par quelque étrange rituel auquel il s’adonnait dans la salle de bain des professeurs. Quoi qu’il en soit, il avait été remplacé par un éducateur nouveau genre, aux méthodes alternatives, qui s’appelait Paul et que la plupart des étudiants considéraient être « une tapette ».
C’est dans cette classe de sixième année que je rencontrai Daniel et André, eux aussi passionnés de « comics ». Traînant ensemble les fonds de cours, les ruelles et tout autre lieu susceptible de nous procurer un endroit pour grimper ou pour sauter, nous partagions cette passion, ce rêve, de se couvrir d’un costume collant et de devenir des aventuriers masqués, des Héros. Pendant des heures où le professeur parlait en avant de la classe, nous calquions en secret les formes musclées des héros de nos « comic-books » pour ensuite y dessiner les différents costumes dans lesquels nous : « Capitaine Justice », « Hell Wolf » et « Black Devil », allions faire régner la justice.

C’est donc un après-midi après l’école, pendant une de nos expéditions d’entraînement, qu’advint une conversation au sujet de Dodo, un gars du quartier que j’avais remarqué pendant l’été, alors qu’il épatait les petits garçons du quartier en s’adonnant à des prouesses athlétiques et acrobatiques qui dépassaient de loin mes propres capacités, Il m’avait donc immédiatement été antipathique.
« Tu connais-tu Dodo ? »
« Je pense que oui, un frais qui habite sur ma rue ? »
« Y’est hot en christ ce gars-là ! »
« Oui, mets-en, c’est un super cascadeur, y ’a déjà sauté en bas d’un troisième étage. »
« Il fait des pirouettes, des flip-flop, y’est écœurant. »
« Il paraît qu’il aurait déjà participé à des messes noires avec ses frères. »
« Tu sais qu’ils sont dans les Popeye’s ses frères ? »
« Les Popeye’s ? »
« C’t’une gang de bicycles. »
Dominic, c’était une petite légende chez les gamins du quartier ; à les entendre, il était un prodige, et c’est avec ce biais, qu’alors que l’on s’entraînait à faire des sauts de l’escalier adjacent au parterre, situé devant ma maison, que nous le rencontrâmes, un beau soir d’octobre, comme il passait, s’en retournant chez lui.
« Hé Dodo ! »
« Hé André, ça va ? »
« Hé Man, on se pratique a faire des cascades ! »
« Ça te tente-tu de nous entraîner ? »
Même si, à première approche, il semblait un peu réticent à l’idée, comme si on lui avait demandé ça mille fois auparavant, il ne fut tout de même pas si difficile à convaincre et nous apprîmes le soir même à faire des sauts de mains, à enjamber les clôtures, et à faire des culbutes de judo pour briser les chutes. Dodo avait bien sur, question de bien nous épater, pratiqué toutes sortes d’acrobaties les plus incroyables, les unes que les autres. Il nous avait aussi évidemment fait voler en l’air tout les trois dans une de ces bagarres amicales qui allaient devenir matière courante.
Dodo était un amuseur. Il était à son meilleur quand il avait une audience pour l’admirer. Il exécutait, devant nous, des prouesses qu’il n’avait jamais pratiquées, ou alors, une ou deux fois, de façon naturelle, comme si c’était la centième fois, et ce, souvent au risque de graves accidents.
Il semblait toujours être le meilleur, à tout, rien n’était à son épreuve. Il pouvait facilement détrousser une vingtaine de poursuivants. Il pouvait grimper sur un toit par une façade et redescendre par derrière, en deux ou trois minutes. Il pouvait bondir par-dessus une voiture en marche en faisant un saut de main sur le capot, pour ensuite plonger, tête première, par-dessus la clôture de l’autre côté de la rue et arriver en plongée, rouler, et se relever du même élan et continuer a courir.
C’est donc sous sa tutelle que nous passâmes l’hiver qui suivit, à sauter dans la neige et à y faire des pirouettes, à grimper sur les toits, à y marcher silencieusement, et quelques fois aussi, à pénétrer illégalement dans la polyvalente qui était juste en face de chez nous, au cours de missions d’entraînement clandestines.

C’est un soir de janvier, alors que je me remettais lentement d’une pneumonie que j’avais contractée, pendant les deux semaines des vacances de Noël, passées à sauter dans des bancs de neiges, que Dominic qui était venu me visiter, m’en parla pour la première fois.
Il y avait, dans ce quartier un mystérieux habitant, qui hantait les toits du quartier les soirs ou la lune était claire dans le ciel. Vêtu d’un costume collant coloré, silencieux comme une ombre, on l’appelait Oméga Man. Les jeunes du quartier l’avaient vu, depuis des années, pratiquer des exploits prodigieux. Il aurait été vu, traversant une ruelle, d’un toit à l’autre, d’une enjambé, pour disparaître ensuite dans un nuage de fumée. Dodo l’avait vu aussi, plusieurs fois, et toutes les fois qu’il avait essayé de l’approcher, il avait disparu, comme un rêve.

Il pouvait en parler pendant des heures. Un jour que je commençais à me rétablir et que nous déambulions sur la rue, il me montra du doigt une cabane, faisant office de mini quatrième étage, sur le coin de Marie-Anne et Bordeaux, qu’il croyait être le repère d’Oméga Man.
Petite extension de bois et de tôle entouré de trois fenêtres et qui avait été rajouté à la maison, pour je ne sais quelle fonction, la « Cabane à Oméga », comme nous allions désormais baptiser les lieux, venait s’ajouter à notre mythologie juvénile et allait être au cœur de toutes mes pensés au cours de semaines qui suivirent, juste qu’a ce que, quelques semaines plus tard, alors que les derniers signes de l’hiver battaient en retraite, je décidai avec André et Daniel de tenter d’en percer le mystère en m’y rendant via une échelle de métal, condamnée, qui permettait de grimper sur le toit en passant par le balcon d’un appartement du troisième étage.
Traversant « la cour des Anglais » nous escaladâmes donc l’escalier de secours, pour ensuite nous hisser, un à un, le long de cette échelle qui était en fait devenue deux tiges de métal, et marchant silencieusement sur la pointe des pieds comme nous y étions entraînés, nous nous dirigeâmes vers le coin où se situait la cabane.

Arrivés aux abords de ce lieu mystérieux nous nous approchâmes, hésitants, et scrutâmes attentivement la porte qui avait été barricadée et dont la fenêtre avait été remplacée par une lugubre feuille de tôle. Ayant rapidement enlevé les quelques planches de bois qui retenaient la porte d’ouvrir, nous eûmes vite faits de constater qu’en plus d’être barricadée de l’extérieur, la porte avait aussi été barrée de l’intérieur.
Un peu effrayé par la possibilité que quelqu’un, Oméga Man ou quelqu’un d’autre, ne puissent en jaillir, nous nous risquâmes tout de même à essayer de forcer la porte, mais nous dûment rapidement nous rendre à l’évidence, que la seule façon dont il était possible d’ouvrir cette porte était de l’intérieur, et que, à moins qu’il ne s’y trouve toujours, ce qui devenait de moins en moins probable du à l’absence de quelconques signes de vie en émanant, et ce, malgré tout le tohu-bohu que nous y causions ; la personne qui avait barré la porte de cette cabane avait inévitablement dû en sortir par les fenêtres.
Je décidai donc, en m’accrochant fermement au rebord du toit de la cabane, de m’avancer le long de la mini corniche qui l’entourait, et, dans un geste motivé par l’excitation du moment, je bravai le gouffre de plus de douze mètres qui me séparaient du sol et me glissai jusqu’à la fenêtre du milieu qui n’était pas barrée, et la poussant vers l’intérieur, j’y pénétrai doucement.
Après avoir ouvert le loquet qui la barrait, j’ouvris doucement la porte devant les regards illuminés de Daniel et André qui s’empressèrent d’y entrer à leur tour. Petite cabine poussiéreuse, d’à peine plus d’un mètre et demi de haut, abondamment illuminée par trois fenêtres et où il flottait cette odeur qui résulte de l’amoncellement de poussière sur des surfaces de vieux bois sec ; « La cabane à Oméga » allait devenir notre repère secret, notre mont Olympe. Isolés du reste du monde par la douzaine de mètres qui nous en séparait, nous allions, de là, dans les semaines, les mois qui allaient suivre, planifier les opérations, les activités nocturnes qui allaient établir notre réputation. De là, nous allions fabriquer des mythes.

Il y avait sur la rue DeLorimier, de l’autre coté de notre bloc, une maison abandonnée, que nous connaissions sous le nom de «Maison Chinoise», et qui, déserte depuis plusieurs années déjà, avait acquise, dans le voisinage, la réputation d’abriter les vagabonds, toxicomanes et autres criminels du quartier.

De nombreuses histoires circulaient à son sujet où l’immense maison à trois étages servait de repaire à des voleurs qui y entreposaient leur marchandise ou encore dans lesquels des « robineux » agressifs et antipathiques venaient s’y abriter des intempéries et des regards. Il y régnait donc une ambiance lugubre et plusieurs jeunes du quartier soutenaient même que les lieux étaient hantés.
C’est donc rempli d’appréhension que nous nous approchâmes, en ce radieux jour de printemps, d’une des nombreuses portes qui donnait accès à l’intérieur de la maison et que nous suivîmes Dominic qui, pénétrant prudemment dans les lieux, nous faisait calmement signe de le suivre. Située sous le balcon d’en arrière, cette demi-porte qui avait visiblement été barricadée à plusieurs reprises, donnait accès au sous-sol de cette maison centenaire. Entassées ça et la dans les pièces qui bordaient le corridor que nous avions emprunté, des piles de journaux et des matelas partageaient avec des amoncellements d’objets les plus divers, l’espace de ces spacieux appartements.
Effrayés par l’idée de marcher sur un vagabond endormi ou de rencontrer quelque autre monstre qui aurait pu y trouver refuge, nous procédâmes à travers le couloir obscur avec la plus grande retenue, et ce, dans un silence presque complet. Un à un, à la file indienne, nous approchâmes la pièce centrale où se trouvait l’escalier qui menait à l’étage. Peu à peu rassurés, nous commençâmes à laisser notre nervosité s’extérioriser sous la forme de quelques rires d’excitation.
C’est alors que nous nous aperçûmes que Dodo, notre chef, et guide dans cette aventure, avait disparu. Saisit d’un vif effroi, nous nous regroupèrent instinctivement les un près des autres et, le regard pointé vers la porte par laquelle nous étions entré, nous tendirent l’oreille pour capter quelques signes de vie de notre héros ou pour détecter quelconques dangers qui pourraient survenir de cet antre, dans laquelle nous nous étions introduits.
Confrontés à un silence total, nous commencèrent à tranquillement retourner vers la porte par laquelle nous étions entrés et qui allait nous servir de sortie de secours si jamais quelques problèmes ne devaient survenir. Notre cadence d’évacuation s’accentua d’un ton quand nous entendirent des bruits de pas provenant de l‘étage supérieur et notre procession silencieuse sur la pointe des pieds se transforma rapidement en une ruée effrénée pour échapper le plus vite possible au danger potentiel qui venait de se laisser deviner.
Animés par un sentiment de panique, de plus en plus envahissant, nous nous précipitâmes, à toute vitesse, vers la seule source de lumière : devenue, en une fraction de seconde, notre seul accès vers la relative sécurité de l’extérieur ; quand tout à coup se dessina, a contre jour, une silhouette qui venait nous couper le chemin, transformant le mélange d’excitation et de panique duquel nous étions possédé en un sentiment de frayeur profonde qui s’exprima dans une réaction en chaîne de cris quand nous l’entendîmes lâcher d’une voix forte : « Ils sont icitte, je les ai !!! ».
Fonçant brusquement sur Daniel qui était presque ressorti, l’individu l’attrapa solidement d’un bras tout en essayant, de l’autre, de retenir mon gilet duquel il avait réussi a agripper un bout. Saisit d’une panique irrépressible et d’une confusion tout aussi incontrôlable, il nous fallut plusieurs longues secondes avant de nous apercevoir que notre assaillant n’était nul autre que Dodo qui nous avait une fois de plus fait une plaisanterie, et qui, rapide comme une panthère, avait réussi à nous semer et a rapidement traverser la maison à l’étage supérieur en sens inverse, pour se re-précipiter vers la porte d’où il commit les derniers gestes de sa mise en scène.
Avertis de la situation par les rires que nous laissâmes aller, alors que nous réalisions le comique de la situation, André ressorti du recoin ou il s’était caché et, ricanant nerveusement il réintégra la formation et nous nous avançâmes une fois de plus vers l’intérieur de la maison, cette fois, complètement débarrassés de toute peur, Dodo étant visiblement familier des lieux et certain de leur sécurité.
Arrivés à l’étage nous fument éblouis par quelques rayons qui perçaient à travers les nombreuses déchirures qui parcouraient les pellicules de papiers qui recouvraient, de l’intérieur, les fenêtres de la maison, et qui nous révélaient les splendeurs cachées derrière les murs de ce mystérieux bâtiment. Sous des plafonds hauts de plus de quatre mètres, chacun des trois étages de cette maison d’un style architectural à la mode au début du siècle, abritait neuf pièces spacieuses où se trouvaient quelques vieux meubles couverts de poussière ainsi que, tout comme au sous-sol, des piles de journaux et des matelas. Là aussi le sol était jonché des plus divers objets éparpillés pêle-mêle sur le sol.
Quelle joie c’était d’avoir, à nous seuls, cet élégant et mystérieux palais. Plusieurs fois par semaine, en revenant de l’école, nous arrêtions là, quelques instants, retournant à la maison avec les quelques objets que nous avions ramassés dans ce bazar et que nous utilisions dans nos démonstrations acrobatiques et dans nos entraînements. C’est ainsi que je m’aperçus un jour, alors que je revenais de mes cours, que Dodo et André avaient rapporté quelques un des matelas qui couvraient le plancher de notre caverne d’Ali Baba et qu’ils les avaient disposés sur le sol de ma cour de façon à ce qu’ils puissent servir à briser notre chute pour sauter du toit d’un petit hangar de quelques mètres de haut qui longeaient un côté de ma cour.
Déjà affairés qu’ils étaient à utiliser l’installation, je m’empressai de me joindre à l’activité, et, selon les quelques conseils techniques que me donnât rapidement Dodo sur le rebord du toit, je me jetai les fesses devant pour atterrir assis dans les matelas comme il me le démontra en se lançant en bas, lui, avec un périlleux avant, atterrissant dans les matelas sur les dos.
Ce moment, tout exaltant qu’il fut, ne fut que le premier moment d’une série événements qui allaient culminer quelques semaines plus tard, mais qui me semble maintenant avec la perspective du temps, avoir été comme un age d’or, qui dura une éternité, et où, tout l’ordinaire qui devient, il me semble, la norme de nos vies, s’estompa, pour laisser rayonner dans notre existence, l’instant d’un printemps, un soupçon de magie, cette lumière rare qui nous démontre, hors de tout doute, le sublime du dessein du monde.
Dans les jours qui suivirent, nous nous affairâmes industrieusement à ramasser tous les matelas décents que nous pûmes trouver à « M C. » d’abord, puis sur les trottoirs du quartier. Toute cette activité ne manqua pas d’attirer tous les gamins du coin qui se précipitaient, tous les après-midi, après l’école, pour venir assister à nos acrobaties et, pour les plus téméraires, pour essayer d’accomplir quelques un des sauts, ou des cascades, dont nous leur donnions l’exemple.
C’est ainsi que dans l’espace d’une ou deux semaines nous attirâmes plus d’une dizaine de personnes par jours, certains jours plus de vingt. Portant fièrement un gilet arborant l’emblème que Dodo y avait dessiné, nous nous regroupâmes sous la bannière d’un groupe, d’une gang. Formé de moi, Dodo, André et Danis, un ami que je ne voyais plus depuis quelque temps et que j’avais récemment appelé pour qu’il se joigne à nos aventures, les A.C : Acrobates, cascadeurs, étaient nés.
Nous organisions des spectacles et des jeux qui impliquaient toujours de plus en plus de participants, certaines parties de « couraille » monopolisant plus d’une trentaine de joueurs. Lors de ces événements, nous séparions le groupe en deux clans dont un, les poursuivants, devait rattraper et toucher les membres de l’équipe adverse jusqu’à ce qu’ils soient tous, ainsi, éliminés ; les poursuivants devenaient alors les poursuivis et les poursuivis, les poursuivants.
C’est ainsi que nous nous appropriâmes peu à peu le pâté de maisons ou nous habitions presque tous. Chaque cour, chaque parterre, chaque ruelle, était utilisé au maximum de ses possibilités, et ce, au grand désespoir des habitants du quartier qui n’en pouvaient plus de nous voir traverser leurs cours clôturées, grimper sur leurs balcons et courir sur leurs toits.
Un soir, alors que je revenais d’aller voir un film au cinéma, je rencontrai, en arrivant en avant de ma maison, André qui était entouré des gamins du quartier, qui, l’air totalement excité et les yeux rivés au toit de ma maison, racontaient les histoires les plus incroyables. Selon lui, qui venait d’arriver sur les lieux, les jeunes lui auraient raconté qu’alors qu’ils s’entraînaient, avec Dodo, à faire des pirouettes sur le gazon du parterre du bloc où j’habitais; Oméga Man leur serait apparu.
Déambulant le long de la chaîne de toits, et que Dominic l’ayant aperçu, il se serait immédiatement lancé à sa poursuite. Ayant constaté notre chef qui tentait de s’en approcher en escaladant la façade de l’immeuble de trois étages, à l’émerveillement total des gamins du coin, il serait alors disparu dans un intense éclair rouge, sa silhouette apparemment dissoute dans l’épais nuage de fumé qui en résulta.
Quand Dominic revint quelques minutes plus tard, il nous raconta, à bout de souffle, qu’il n’y avait aucune trace de lui nulle part. et qu’Oméga Man semblait, une fois de plus, s’être volatilisé.
Il régna à nos séances d’entraînement des jours qui suivirent, une fébrilité et une excitation incontournable alors que le nom de notre mythique héro était sur toutes les lèvres et que les quelques témoins de l’événement répétaient inlassablement, à qui voulait l’entendre, leurs versions des événements.
Les séances entraînement regroupaient alors de plus en plus de monde et s’étiraient aussi de plus en plus tard le soir, et, alors que les journées devenaient de plus en plus longues, à l’approche de l’été, nous multipliâmes les missions de surveillances et d’exploration dans le but d’essayer de prendre contact avec le mystérieux personnage ou d’amasser quelques informations sur son identité.

Puis un soir, alors que Dodo nous invita à visiter son hangar où il avait aménagé un laboratoire, il nous divulgua le secret d’Oméga Man. Tradition qu’il avait lui-même empruntée aux plus vieux de ses frères, il avait mis en scène, au cours des années, des dizaines d’apparitions du lunatique, et c’était cette fois avec l’aide d’André qu’il avait réalisé la dernière apparition.
Fumigènes, mannequins, cordes, grappins et poulies, il y avait tout, ici pour simuler les apparitions les plus invraisemblables, les plus fantastiques. Bien à l’abri des regards, derrière un faux mur, auquel on accédait par une porte secrète bâtie à l’intérieur d’une armoire, Dominic et ses frères avaient construit une pièce secrète, chambre noire où ils s’adonnaient à développer des photos, et où Dominic nous fit pénétrer nous y dévoilant l’uniforme, la combinaison et le masque, d’Oméga Man.
Nouveaux initiés de cette tradition ésotérique, nous jurèrent, ce soir là, de toujours garder le secret et de perpétrer la tradition, Oméga Man, gardien de la nuit, serviteur du rêve, allait continuer à vivre. Le costume ayant été passé a André, le flambeau était dans nos mains et c’était maintenant à nous que revenait l’honneur d’assurer la continuité. C’est donc, habités de cet esprit que nous nous affairâmes, durant les semaines qui suivirent cette révélation, à perfectionner nos techniques, bien sur, mais aussi à aménager les environs pour préparer les sorties nocturnes que nous allions, a notre tour, mettre en scène.
Divers accessoires étaient laissés à des endroits stratégiques, le long des différents trajets qui étaient aménagés pour faciliter nos déplacements. Des clôtures étaient modifiées, des cadenas coupés, des objets laissés ça et la, le long de nos routes, comme échelles, pour nous permettre de grimper facilement à des endroits où ça aurait été plus difficile, nous avions même retiré les briques de quelques murs, de façon a nous permettre d`y grimper rapidement et aisément.
________________________________________________________________
Puis un jour en revenant de l’école je me fis dire par « Néné », un jeune du quartier, que « La Ville » était venue, pendant la journée, et avait apporté tous nos matelas sous prétexte que ça constituait un danger de feu. Comme ça, sans appel, nous a été arraché notre rêve . Notre hallucination collective, avait été interrompue. Monsieur Pinard, mon voisin de palier, en avait eu assez, et il avait, unilatéralement, utilisé les forces de l’ordre pour mettre fin, une fois pour toute, à nos activités. Cet événement est venu mettre fin, subitement, à une saison parfaite, à un Satori collectif, en juin, 1981.
Après, c’était comme si le sort avait été brisé. La bulle avait éclaté, la gang s’est dispersée comme les boules de billards a la casse. Dodo est déménagé à Rivière des prairies, moi à Ville LaSalle, et quoique nous continuâmes à nous fréquenter et à perpétuer nos intrépides aventures, la magie qui régnait au cœur de nos attroupements sembla se dissoudre avec la quantité des participants et Oméga Man, flamme pure qui brillait au creuset de l’union de nos passions, s’estompa, comme un rêve au réveil.



