Filiation patronymique et dynamique d’implantation en Gaspésie
L’étude généalogique et ethnohistorique de Narcisse Arbour, né le 18 février 1881 à Percé et décédé le 25 juin 1951 à Montréal, s’inscrit au croisement de l’histoire des migrations européennes en Nouvelle-France et du métissage des populations côtières du golfe du Saint-Laurent1. L’analyse des registres paroissiaux et des données de dénombrement révèle une structure familiale où se superposent une lignée patronymique d’origine française et un réseau d’alliances matrilinéaires et collatérales profondément ancré dans les communautés autochtones et métisses gaspésiennes2.
La souche patronymique Arbour (également orthographiée Arbaur, Harbour, Harbourt ou Hirbour) remonte à l’immigrant français Michel Harbourt, présent à Québec dès novembre 16652. Recensé à l’Île d’Orléans en 1667 puis à Neuville en 1681, il épouse Marie-Catherine Constantineau le 8 octobre 16712. La descendance passe par leur fils Jean-Baptiste Arbour (1679-1766), marié à Marie-Catherine Proulx2. Au cours du XVIIIe siècle, plusieurs branches de cette famille migrent vers l’est pour s’installer le long du littoral gaspésien, notamment à Percé, Pabos et dans la Baie-des-Chaleurs, où le patronyme s’enracine durablement au point de devenir l’un des plus fréquents de la MRC du Rocher-Percé6.
L’implantation des Arbour sur les côtes gaspésiennes s’est rapidement accompagnée d’une intégration aux activités de pêche maritime et de subsistance forestière9. Ce mode de vie sur le littoral favorisait un contact quotidien avec les populations autochtones locales, ainsi qu’avec les familles acadiennes réfugiées dans le golfe du Saint-Laurent après le Grand Dérangement4.
Reconstruction de l’ascendance directe de Narcisse Arbour
L’acte de naissance de Narcisse Arbour en 1881 à Percé atteste qu’il est le fils d’Isaac Arbour (né en 1851) et de Marie-Madeleine Diotte (née en 1856), mariés en 18742. Narcisse Arbour a ensuite épousé Lucie Leblanc, s’insérant ainsi davantage dans le tissu familial gaspésien et acadien avant de s’établir plus tard à Montréal1.
| Génération | Individu | Repères chronologiques et lieux | Conjoint(e) | Ancrage communautaire et origines |
| Ancêtre fondateur | Michel Harbourt | v. 1645 – après 1681 Québec, Île d’Orléans, Neuville | Marie-Catherine Constantineau | Immigrant originaire de France2 |
| Deuxième génération | Jean-Baptiste Arbour | 1679 – 1766 Neuville, L’Assomption | Marie-Catherine Proulx | Vallée du Saint-Laurent2 |
| Branche gaspésienne | Jean-Chrysostome Arbour | v. 1760 – v. 1830 Percé, Gaspésie | Élisabeth-Barbe Méthot | Établissement pionnier sur la Côte-de-Gaspé13 |
| Grands-parents | Isaac Arbour (père) | Né en 1818 Carleton, Gaspésie | Élisabeth Morin / Valcourt | Réseau maritime et côtier de la Gaspésie13 |
| Parents | Isaac Arbour | Né en 1851 Percé, Gaspésie | Marie-Madeleine Diotte (m. 1874) | Pêcheurs et artisans gaspésiens ; alliance Diotte2 |
| Sujet d’étude | Narcisse Arbour | 1881 (Percé) – 1951 (Montréal) | Lucie Leblanc | Commerçant/Ouvrier gaspésien établi à Montréal1 |
Déconstruction des attributs identitaires : Mi’kmaq, Métis et la famille linguistique algonquienne
La caractérisation de Narcisse Arbour sous les qualificatifs « Algonquin », « Métis » et « Mi’kmaq » découle d’une dynamique identitaire complexe propre aux familles côtières de la Gaspésie4. Bien que la lignée patronymique Arbour soit d’origine européenne en ligne directe masculine, l’identité ethnique des individus en Gaspésie au XIXe siècle s’est façonnée par les alliances matrilinéaires, l’endogamie régionale et le partage d’un territoire ancestral commun4.
L’apport matrilinéaire et les alliances mixtes
La présence d’un héritage autochtone chez Narcisse Arbour provient principalement des branches féminines intégrées à la famille Arbour au fil des générations2. Sa mère, Marie-Madeleine Diotte, appartient à une patronymie historiquement établie dans la Baie-des-Chaleurs (dans les secteurs de Maria, Carleton et de la rivière Restigouche), une région où les familles d’origine acadienne et micmaque se sont étroitement entremêlées3. Les répertoires historiques des familles de la région d’Avignon classent la famille Diotte parmi les lignées associées aux réseaux métis et acadiens du nord-est de la région4.
De plus, la branche collatérale des Arbour à Gaspé et à Saint-Georges-de-Malbaie illustre ce métissage profond5. Le mariage célébré en 1811 entre Pierre Jacques et Élisabeth Arbour (fille de Jean-Chrysostome Arbour) a donné naissance à une importante descendance en Gaspésie qui revendique formellement une ascendance autochtone micmaque5. La fréquence des mariages entre les Arbour, les Jacques, les Diotte, les Morin et les Leblanc au sein des petites communautés côtières du comté de Gaspé a renforcé la transmission de cet héritage culturel et génétique partagé3.
La précision terminologique : Mi’kmaq versus Algonquin
L’attribution du terme « Algonquin » dans les registres ou les compilations généalogiques modernes constitue une imprécision d’ordre linguistique et rétrospective15. La Nation Mi’kmaq occupe de façon immanente le territoire de Mi’kma’ki, qui englobe la totalité de la péninsule gaspésienne (Gespeg), les provinces maritimes et une partie du Bas-Saint-Laurent15. La langue micmaque (L’nuimk) appartient sur le plan scientifique à la famille linguistique algonquienne15.
Dans de nombreux recensements historiques et bases de données généalogiques du XIXe et du XXe siècle, le vocable parapluie « Algonquin » a été utilisé de façon générique pour désigner l’ensemble des populations autochtones rattachées à cette grande famille linguistique15. La réalité historique et territoriale de la Gaspésie confirme que l’ascendance autochtone de la famille Arbour est spécifiquement micmaque (Mi’kmaq/Mi’gmaq) et non rattachée à la Nation Algonquine (Anishinaabe) de l’ouest du Québec15.
La réalité du métissage côtier en Gaspésie
Le statut de « Métis » appliqué aux familles de la région de Percé et de la Baie de Gaspé répond à une réalité socioculturelle bien documentée4. Les descendants des unions entre marins européens et femmes micmaques vivaient en marge des réserves indiennes créées tardivement au XIXe siècle par le gouvernement fédéral sous l’Acte des Sauvages18. Ces populations métissées conservaient un mode de vie mixte lié aux ressources de la mer (pêche à la morue et au saumon) et de la forêt, tout en participant pleinement à la vie paroissiale locale4.
L’ancrage catholique de la Nation Mi’kmaq et son expression en Gaspésie
L’un des aspects fondamentaux de la question posée réside dans la présence de la foi catholique au sein d’une famille aux racines micmaques et métisses. Il existe parfois l’idée reçue selon laquelle la culture autochtone et la foi catholique s’excluraient mutuellement. Or, l’histoire de la Gaspésie démontre que l’appartenance à l’Église catholique constitue un trait identitaire majeur de la Nation Mi’kmaq depuis le début du XVIIe siècle18.
La conversion de 1610 et le concordat historique
L’alliance entre le peuple Mi’kmaq et le catholicisme est l’une des plus anciennes d’Amérique du Nord18. Le 24 juin 1610, le Grand Chef Membertou est baptisé à Port-Royal avec une vingtaine de membres de sa famille par le prêtre Jessé Fléché18. Cet événement n’était pas seulement un acte religieux, mais une alliance spirituelle et politique formalisée avec la Couronne de France et le Saint-Siège18. À partir de ce moment, les Mi’kmaq se sont considérés comme une nation catholique, intégrant les symboles et les rites chrétiens à leur vision du monde18.
L’action des Récollets et la mission de Percé
La présence catholique à Percé même est directe et séculaire26. En octobre 1675, le père récollet Chrestien Le Clercq débarque à Percé pour y établir sa mission auprès des pêcheurs français et des Mi’kmaq de la région25. Le Clercq apprend la langue locale et met au point un système de signes hiéroglyphiques mnémoniques gravés sur écorce de bouleau afin de permettre aux Mi’kmaq d’apprendre les prières et les catéchismes26.
En 1686, le père Le Clercq dédie à Percé la chapelle Saint-Pierre, qui devient un lieu central de rassemblement pour les populations mixtes du littoral gaspésien26. Les Mi’kmaq de Gaspésie ont développé une forme de dévotion particulière centrée sur la Croix, devenant connus dans les écrits coloniaux sous le nom de « Porteurs de Croix » de la Gaspésie26.
Le culte de Sainte-Anne, patronne des Mi’kmaq
L’intégration du catholicisme dans la culture micmaque se manifeste de façon éclatante à travers la dévotion à Sainte Anne, considérée comme la grand-mère de Jésus18. Dans une société autochtone axée sur le respect des aînés et de la figure matriarcale, Sainte Anne a été adoptée comme la sainte patronne et la protectrice suprême de la Nation Mi’kmaq18.
Chaque année autour du 26 juillet, les communautés micmaques et métisses de toute la Gaspésie et des Maritimes se réunissent pour la fête de la Sainte-Anne, notamment à la mission de Sainte-Anne-de-Ristigouche ou sur l’île de Mniku (Chapel Island)19. Ce pèlerinage mêle messes en plein air, chants en langue micmaque, tambours et célébrations communautaires18. L’adhésion de la famille Arbour à la foi catholique s’inscrit directement dans cette tradition régionale séculaire où pratique religieuse et identité autochtone se superposent18.
Le cadre légal et l’enregistrement civil au Québec
Sur le plan institutionnel et administratif, il convient de rappeler que du Régime français jusqu’au XXe siècle, l’état civil au Québec était tenu exclusivement par les autorités religieuses, principalement les prêtres catholiques dans les paroisses12.
Toute personne née à Percé en 1881, qu’elle soit d’origine française, acadienne, micmaque ou métisse, était obligatoirement baptisée à l’église catholique locale (telle que la paroisse Saint-Michel de Percé) pour que sa naissance soit légalement enregistrée1. L’existence d’actes de baptême, de mariage et de sépulture catholiques pour Narcisse Arbour et ses ancêtres constitue la norme juridique de l’époque et ne constitue en aucun cas une preuve d’absence d’ascendance autochtone3.
Synthèse des constats et conclusion
L’examen approfondi des données généalogiques et du contexte historique de la Gaspésie permet d’apporter des réponses claires aux interrogations de l’étude :
- Sur l’identité micmaque et métisse de Narcisse Arbour : Narcisse Arbour possède une origine mixte2. Bien que sa lignée patronymique mâle (Arbour / Harbour) soit française d’origine, son ascendance matrilinéaire et les alliances accumulées par sa famille en Gaspésie (notamment les branches Diotte, Jacques et Morin) le rattachent directement aux communautés métisses et micmaques du littoral gaspésien2.
- Sur l’appellation Algonquin : La désignation « Algonquin » associée à son profil est une généralisation d’ordre linguistique15. Le peuple autochtone présent en Gaspésie est le peuple Mi’kmaq, dont la langue fait partie de la famille des langues algonquiennes15. L’ancrage territorial de la famille Arbour concerne donc la Nation Mi’kmaq5.
- Sur la présence du catholicisme dans la famille : La foi catholique de la famille Arbour ne contredit pas son héritage autochtone18. Les Mi’kmaq de la Gaspésie ont embrassé le catholicisme dès le XVIIe siècle grâce aux missions de Percé et ont intégré la religion chrétienne à leur identité culturelle, notamment à travers le culte de Sainte-Anne18. De plus, le système paroissial était l’unique registre d’état civil disponible à Percé en 1881, rendant le passage par l’Église catholique universel pour l’ensemble des habitants de la région3.
Sources des citations
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- SYNTHÈSE HISTORIQUE – MRC Avignon, https://www.mrcavignon.com/app/uploads/2025/01/Synthese-historique-MRC-Avignon.pdf
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