On croit souvent que le superhéros est né d’un coup, un jour d’avril 1938, avec un homme en collant bleu qui soulève une voiture. C’est vrai… et c’est faux. Superman est l’étincelle, mais la poudre s’accumulait depuis des siècles. Voici la petite histoire de la naissance du comic-book et de son enfant le plus célèbre.
D’abord, c’est quoi une BD ?
La bande dessinée est un art narratif, graphique et séquentiel : des images juxtaposées, placées dans un ordre voulu, qui racontent une histoire. Le lecteur fait le reste, en comblant l’espace entre deux cases.
Des racines très anciennes
Raconter en images successives, l’humanité le fait depuis toujours : les fresques des grottes, les bas-reliefs égyptiens, la colonne Trajane, la tapisserie de Bayeux. La bande dessinée moderne naît au XIXe siècle avec le Suisse Rodolphe Töpffer, puis s’installe dans les journaux. Les collectionneurs américains parlent d’Âge victorien pour ces débuts, puis d’Âge de platine (fin XIXe jusqu’aux années 1930), l’époque des comic strips et des funnies du dimanche : The Yellow Kid (1895), Little Nemo (1905)… En Europe, Tintin part en reportage dès 1929.
Les années 30 : la crise et les proto-héros
Le krach de 1929 plonge l’Amérique dans la Grande Dépression. Le divertissement doit être bon marché, et deux formats règnent : les bandes des journaux et les pulps, ces magazines imprimés sur du papier de mauvaise qualité. C’est là que grouillent les ancêtres du superhéros : The Shadow et son rire sinistre, Doc Savage, « l’homme de bronze » au corps et à l’esprit entraînés à la perfection, Buck Rogers et Flash Gordon dans l’espace, Mandrake le magicien, et The Phantom (1936), premier justicier en costume moulant et masque.
Il manque encore un support. En 1933, l’imprimeur Eastern Color a l’idée de plier et de relier des bandes de journaux en petit fascicule : Famous Funnies: A Carnival of Comics est offert en prime publicitaire. L’année suivante, Famous Funnies #1 se vend 10 cents en kiosque. En pleine crise, c’est le prix d’un repas, et pourtant ça marche. Le comic-book est né.
En 1935, le major Malcolm Wheeler-Nicholson fonde National Allied Publications, l’ancêtre de DC, et publie New Fun #1 : pour la première fois, un comic-book ne contient que des histoires inédites, et non des bandes recyclées des journaux.

1938 : Superman
Deux jeunes de Cleveland, Jerry Siegel et Joe Shuster, promènent leur personnage d’éditeur en éditeur depuis des années. National finit par l’accepter, et le 18 avril 1938 Action Comics #1 arrive en kiosque. Sur la couverture, un homme en bleu et rouge soulève une voiture au-dessus de sa tête.
Superman réunit pour la première fois les trois ingrédients qui définiront le genre :
- des capacités extraordinaires ;
- un costume spectaculaire (et une identité secrète) ;
- une mission : protéger les faibles.
Le succès est immédiat. Superman passe aux bandes quotidiennes, puis à la radio : ce n’est plus un personnage, c’est un phénomène. C’est le début de l’Âge d’or des comics. Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, le groom Spirou fait ses débuts en Belgique.
1939 : l’explosion
Tout le monde veut son Superman. En quelques mois, de nouveaux éditeurs se lancent : Timely (futur Marvel), Fox, Quality, MLJ (futur Archie), Fawcett… Les héros costumés sortent de partout, certains géniaux, d’autres oubliés aussi vite qu’ils sont apparus. Wonder Man, trop proche de Superman, disparaît même après un seul numéro, à la suite d’une poursuite de National.
En mai, National riposte avec son deuxième géant : Batman, de Bob Kane et Bill Finger, dans Detective Comics #27. Pas de superpouvoirs, seulement l’intelligence, l’entraînement et la nuit. À l’été, Superman devient le premier superhéros à avoir un magazine entièrement à son nom. Et en octobre, Marvel Comics #1 présente la Torche humaine et Namor, le Prince des mers. Le superhéros a le vent dans les voiles.
La cuvée 1939, en couvertures :
Wonder Man, Wonder Comics #1 (mai). Will Eisner, Fox.
Batman, Detective Comics #27 (mai). Bob Kane et Bill Finger, National.
Sandman (Wesley Dodds), Adventure Comics. Gardner Fox et Bert Christman, National.
Superman #1 (été) : le premier magazine consacré à un seul superhéros.
Blue Beetle (Dan Garret), Mystery Men Comics (août). Charles Nicholas, Fox.
Bozo the Iron Man, Smash Comics. George Brenner, Quality.
Amazing-Man, Amazing-Man Comics #5 (septembre). Bill Everett, Centaur.
Marvel Comics #1 (octobre) : la Torche humaine (Carl Burgos) et Namor (Bill Everett), Timely.
Ultra-Man, All-American Comics #8 (novembre). Jon L. Blummer.
Doll Man, Feature Comics. Will Eisner, Quality.
Et après ?
En à peine deux ans, un genre est né, avec ses codes, ses archétypes et ses rivalités d’éditeurs. La Seconde Guerre mondiale va bientôt lui donner une mission encore plus grande, et des héros comme Captain America frapperont Hitler en couverture avant même l’entrée en guerre des États-Unis. Mais ça, c’est pour la suite de cette petite histoire…
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