
À la fin du XIXe siècle, un mouvement d’urbanisme, le City Beautiful aux États-Unis et la Garden City en Angleterre, pousse les villes nord-américaines à se donner des espaces de vie. Leur population explose : les naissances sont nombreuses et l’exode rural amène en ville des milliers de travailleurs venus des régions tenter leur chance.
C’est à cette époque que naissent les grands parcs de Montréal que nous connaissons encore : les Jardins Viger, le parc de l’Île Sainte-Hélène, le parc du Mont-Royal et le parc Logan, aujourd’hui parc La Fontaine. Ils améliorent la qualité de vie des familles ouvrières. Et bientôt, le divertissement populaire s’invente lui aussi un lieu : le parc d’attractions.
Montréal à la fin du XIXe siècle
- 1878 : le service régulier de téléphone entre en fonction à Montréal. Moins de 8 % des habitants ont un téléphone à la maison. La même année, par un soir d’automne, la « bougie électrique » de l’inventeur russe Paul Jablochkoff s’allume pour la première fois dans les rues de Montréal. Il faudra attendre 1897 et la centrale de la Lachine Hydraulics & Land Co pour électrifier graduellement la ville entière.
- 1881 : création du Canadien Pacifique. En 1885, le chemin de fer relie Montréal à Vancouver.
- 1883 : première édition du Carnaval d’hiver de Montréal, avec un palais de glace éclairé à l’électricité.
- 1884 : fondation du journal La Presse.
- 1885 : épidémie de variole (environ 20 000 malades et 3 000 morts). La même année, la pendaison de Louis Riel provoque une grande assemblée au Champ-de-Mars.
- 1885 : l’Acte des manufactures impose des normes minimales de sécurité, de salubrité et d’aération dans les usines de plus de 40 employés. Il interdit le travail en usine aux garçons de moins de 12 ans et aux filles de moins de 14 ans, et limite à 10 heures par jour et 60 heures par semaine le travail des jeunes.
- 1887 : création de la Chambre de commerce du district de Montréal, pour les entreprises francophones.
- 1888 : l’Université McGill décerne ses premiers baccalauréats à des femmes.
La vie quotidienne vers 1906
- Le salaire moyen est de 0,22 $ l’heure : un travailleur gagne entre 200 $ et 400 $ par année. Un comptable gagne 2 000 $, un dentiste 2 500 $, un ingénieur mécanique 5 000 $.
- Le sucre se vend 4 cents la livre, le café 14 cents la livre et les œufs 15 cents la douzaine.
- Seulement 14 % des habitants ont une baignoire. Il circule 8 000 voitures sur 144 milles de routes pavées.
Ernest Lavigne, le chef d’orchestre
Chef de musique, cornettiste, compositeur et éditeur, Ernest Lavigne naît à Montréal le 17 décembre 1851. Après ses études au collège de Terrebonne, il part pour Rome en 1868 avec le 4e détachement des Zouaves pontificaux. Il entre dans leur musique, dont il devient le cornet solo en 1869.
De retour après avoir joué en Europe et aux États-Unis, il ouvre un magasin de musique à Québec, puis se lance dans le commerce de la musique à Montréal dès 1877. En 1881, il s’associe à Louis-Joseph Lajoie sous la raison sociale Lavigne & Lajoie. Il fonde et dirige de nombreux corps de musique dans la région, jusqu’à Rimouski. En 1885, il inaugure les concerts gratuits du Jardin Viger, qui font de lui une véritable vedette.
Le Parc Sohmer (1889-1919)

Fondé le 1er juin 1889 par Ernest Lavigne et son associé Louis-Joseph Lajoie, le Parc Sohmer se trouve entre les anciennes rues Water et de Salaberry et les rues Notre-Dame et Panet. On le considère comme le premier parc d’attractions de Montréal.


Inauguré par un concert de musique classique qui aurait attiré 3 500 personnes, le parc connaît un tel succès qu’on y construit en 1893 un pavillon pouvant accueillir 7 000 personnes, ouvert à l’année.

Pendant ses trente ans d’existence, le parc est un centre d’attractions, mais surtout un carrefour culturel. Inspiré des cafés-concerts que Lavigne avait connus en Europe, il offre une riche programmation : concerts, vaudeville, cirque, marches militaires, opérettes, lutte, jardin zoologique et carrousel.

Le parc accueille de nombreux artistes étrangers, dont des chanteurs d’opéra et des équilibristes du Cirque d’été de Paris et du Crystal Palace de Londres, sans négliger les artistes d’ici. Les danseurs de gigue, Canadiens français pour la plupart, y sont très populaires.
La scène musicale fait la réputation du lieu. Chaque jour, Ernest Lavigne et l’orchestre du parc initient le public à tous les styles : opéras, opérettes, concerts instrumentaux et ballets. Le parc fabrique même ses propres décors et costumes ; Joseph Ponton en est un temps le costumier attitré.

Le parc reçoit aussi des hommes et des femmes forts, dont Flossie LaBlanche en 1889 et Louis Cyr.


Au début des années 1900, Montréal rivalise avec New York, Chicago et Buffalo comme capitale de la lutte, et le Parc Sohmer y est pour beaucoup. Le 8 mai 1905, plus de 6 000 personnes s’entassent dans le pavillon pour voir le champion du monde des poids lourds, George Hackenschmidt, affronter Émile Maupas. Le 27 mai 1914, le championnat opposant Stanislaus Zbyszko à Raoul de Rouen attire plus de 8 000 spectateurs.
À l’été 1897, le parc propose une nouveauté : la projection de films au kiosque Le Radioscope. Dès cette année-là, on y montre des « vues coloriées ». Jusqu’en 1915, plusieurs exploitants s’y succèdent, dont Léo-Ernest Ouimet. Parce qu’il est l’un des premiers lieux à présenter des films régulièrement devant un large public, le Parc Sohmer joue un rôle important dans l’implantation du cinéma au Québec.
Ernest Lavigne meurt le 18 janvier 1909. Dix ans plus tard, le 24 mars 1919, un incendie détruit le pavillon, le restaurant et les kiosques. Les pertes dépassent 100 000 $. On promet de rebâtir rapidement et de maintenir la saison d’été, quitte à jouer en plein air, mais l’assurance ne couvre pas la reconstruction : le parc ferme pour de bon.
Abandonné, le terrain est saisi par la Ville pour taxes impayées et devient un terrain de jeu, le parc Campbell. En 1967, la brasserie Molson l’achète pour agrandir son usine et y construit un entrepôt ; en échange, elle aménage un nouveau parc Campbell tout près, rue Alexandre-DeSève, et en fait don à la Ville.






Le Parc Dominion (1906-1937)
Si le Parc Sohmer ne s’est jamais relevé de son incendie, c’est aussi qu’il perdait depuis des années sa clientèle au profit d’un rival plus spectaculaire : le Parc Dominion.


Situé dans l’est de Montréal, entre le fleuve et la rue Notre-Dame, près de l’avenue Haig, le Dominion Park ouvre le 2 juin 1906. C’est un « trolley park », propriété de la Suburban Tramway & Power, la compagnie qui exploite le tramway de l’est de la ville. Avec ses vrais manèges, on le compare souvent à Coney Island, et il s’annonce comme « le plus grand parc d’amusements du Canada ».
Environ 10 000 personnes assistent à l’ouverture. L’entrée coûte 10 cents pour les adultes et 5 cents pour les enfants. Le lendemain, dimanche 3 juin, le parc aurait attiré 40 000 visiteurs. Dirigeants, journalistes et curieux s’y mêlent, divertis par une fanfare, des acrobates, des jeux forains, une salle de danse et des glissoires.






Derrière sa majestueuse entrée en arc de triomphe, le parc compte une centaine d’attractions : une grande roue, des montagnes russes, des canots aériens et une foule de pavillons où l’on reconstitue des scènes historiques, comme l’inondation de Johnstown de 1889, qui avait fait 2 209 morts, ou imaginaires, comme Myth City et la House of Nonsense.






Sur trois côtés, le parc est bordé de boardwalks où s’alignent les attractions.




Au centre, un grand bassin reçoit The Chutes, l’attraction la plus populaire du parc et l’ancêtre de la défunte Pitoune de La Ronde : du haut d’une tour qui domine le site, on dévale une rampe en chaloupe jusqu’à l’éclaboussure finale.







Le Scenic Railway, lui, fait le tour du parc.

















Un parc marqué par le feu
Les malheurs commencent avant même l’ouverture : en mars 1906, un bâtiment en construction s’écroule et blesse une vingtaine d’ouvriers. En novembre 1907, un incendie attisé par le vent réduit plusieurs attractions en cendres malgré les efforts des pompiers de Maisonneuve : le parc est à reconstruire. En juin 1913, un autre incendie détruit plusieurs bâtiments de bois.
Mais le pire survient le 10 août 1919. Pour des raisons jamais tout à fait établies, le feu prend dans le manège du « Vieux Moulin » et se propage à toute vitesse ; même les célèbres montagnes russes du Scenic Railway s’effondrent dans le brasier. Deux employés, un préposé aux chaloupes et un commis aux billets, sauvent cinq personnes au péril de leur vie, et les pompiers en sauvent plusieurs autres. Huit personnes meurent.
Les journaux décrivent d’horribles scènes à la morgue. Une mère reconnaît sa fille grâce à un morceau de jupon qu’elle avait cousu elle-même ; un vieil homme cherche deux membres de sa famille vus pour la dernière fois en montant dans le manège. On publie les photos de disparus prises juste avant le drame. On découvre même une erreur d’identification : deux garçonnets ont été inhumés au mauvais endroit, et il faut les exhumer.
Une grande enquête mobilise les meilleurs experts de l’époque, dont le coroner McMahon et les médecins légistes McTaggart et Wilfrid Derome. Les rumeurs vont bon train : un homme aurait été vu courant vers le fleuve, le visage caché dans ses mains ; un inspecteur accuse une étincelle du moteur du manège « Mystic Rill » ; d’autres, un fumeur négligent. La cause ne sera jamais établie et le parc ne sera pas tenu responsable, même si le père d’une victime poursuit la compagnie : les manèges étaient faits d’un bois léger, très inflammable et enduit de goudron séché.
Une fois de plus, le Parc Dominion est reconstruit. Il attire encore les foules jusqu’à son déclin dans les années 1930 et ferme en 1937, victime de la crise économique et du succès d’un nouveau parc d’attractions à Cartierville : le Parc Belmont.

Aujourd’hui, plus rien sur ce bout de la rue Notre-Dame ne laisse deviner toute cette intensité. Ironie de l’histoire : c’est là, près des lieux de l’incendie de 1919, que se trouve aujourd’hui le Centre de formation des pompiers de Montréal.
Sources
- Parc Sohmer, Wikipédia
- Parc Dominion et Incendie au parc Dominion, Chronologie de Montréal, UQAM
- Incendie au parc d’attractions Dominion, Service de sécurité incendie de Montréal
- Chronologie de Montréal, Wikipédia
- Journaux d’époque (La Presse, Le Canada) : BAnQ numérique





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